L’E3D

Le journal de l’Economie, du Droit et du Développement durable

n°1
Date : 15/12/2010
Fondé par le Département E3D de l’EBS

La poitrine invisible du marché

La poitrine invisible du marché
La poitrine invisible du marché

Quand vous recherchez « transparence » sur Google. Vous avez d’abord droit à des vidéos de « poitrine en transparence » de présentatrices télé. A vrai dire, sur l’écran, on ne voit rien. Et, précisément, tout est là, mais j’y reviendrai. Quand vous cherchez maintenant l’actualité associée au mot « transparence » sur le même moteur de recherche, vous tombez sur la « transparence subtile » de la robe de l’actrice américaine Eva Mendes. L’impression de « déjà vu » le dispute alors à la déception…

Et puis vous tombez dans une « dark pool ». Une piscine enténébrée. Non, il ne s’agit pas du repaire de quelque poisson à grandes dents, habitué des eaux profondes. Quoique…

Les dark pools sont des systèmes de négociation parallèles aux Bourses réglementées, qui permettent à un nombre restreint de grands investisseurs de réaliser des transactions sans que les conditions de celles-ci soient immédiatement publiques… Vous me suivez ? Les darks pools sont nées de la dérégulation des activités financières, depuis les années 80. Dérégulation associée à l’électronisation des transactions. Et comme leur nom l’indique, ces lieux de baignade sont opaques. Il est d’ailleurs amusant de constater que les dark pools ont été légalisées en 2007 par la directive européenne « Marchés d'instruments financiers » (la MiFID), au moment même où se déclenchait la crise des subprimes.

Vous vous dites peut-être que les marchés financiers semblent être les seuls à échapper à l’impératif de transparence auquel on entend soumettre aujourd’hui les citoyens et leurs représentants démocratiquement élus. On a pu le penser. Thomas Peterffy, fondateur de la société Interactive Brokers a même récemment déclaré : "La Bourse est devenue un casino géant. Sauf que le fonctionnement d'un casino est plus transparent et plus facile à comprendre". Et le patron de l’AMF (l’Autorité des marchés financiers), Jean-Pierre Jouyet, lui emboîtait le pas, il y a peu, dans les colonnes du journal Le Monde : "On ne sait pas qui achète quoi et à quel prix", explique ce dernier, avant d’ajouter : "Aujourd'hui on estime que 44% des transactions sont invisibles (...) et le problème de transparence induit par la directive MIFID est sans doute le plus inquiétant"…

Pourtant, depuis un an, la Commission européenne a déjà créé quatre nouvelles autorités de supervision des marchés, elle vient de lancer une vaste consultation visant à réformer la directive "MiFID". Alors pourquoi se dire inquiet ? Sans doute parce que dans la finance, les contraintes visant à imposer la transparence ne font, jusqu’ici, que stimuler l’inventivité des opérateurs pour assurer le secret de leurs activités. « La main invisible du marché », ça vous dit quelque chose ? Et si, avec cette intrigante expression, Adam Smith avait pressenti l’avènement des black boxes et autres automates de trading, les messes basses des hedge funds, les cachotteries des initiés, et les ententes secrètes sur les prix entre firmes de téléphonie ? Ecce homo. En matière d’argent comme de sexe, quand on vous promet la transparence, attendez-vous à voir un bel écran de fumée.

Martin Quenehen
Professeur de Relations économiques européennes

Finance mondiale et nationale : NYSE-Euronext fusionne avec Deutsche Börse

Dr Angelo Riva
Dr Angelo Riva

Peu de jours avant le début de la présidence française du G20, le groupe qui détient la Bourse de Paris, NYSE-Euronext, a annoncé sa fusion avec l’opérateur de la Bourse de Francfort, Deutsche Börse.

Est-il possible d’afficher l’objectif de réguler la finance mondiale et en même temps perdre le contrôle sur l’organisation de son marché national ?

Les points de force du programme de travail de la Présidence française du G20 sont bien la réforme du système monétaire international et l’établissement d’une régulation financière sans faille. Le G20 se propose ainsi de réduire les besoins d’accumulation des réserves de change pour mieux réguler les flux internationaux de capitaux et assurer une transition sans (trop de) secousses pendant l’internationalisation de nouvelles monnaies. Pour parer au risque systémique, qui a failli faire « tabula rasa » du système financier international en 2008, cette action devrait être accompagnée, dans les vues de la Présidence française, par l’accroissement de l’intégrité des marchés et la régulation de la finance over the counter.

Il semble bien pourtant que ces ambitions internationales se trouvent en porte à faux avec les échecs nationaux. Les commentateurs sont presque unanimes : la fusion entre NYSE-Euronext et Deutsche Börse marginalisera définitivement la place financière de Paris et, avec elle, les règles françaises de la finance qui, plus serrées, ont fait jusqu’à maintenant le contrepoids - au moins sur l’Europe continentale –à l’approche anglo-saxonne. Nous pouvons avoir des règles « sans faille », mais s’il ne reste plus rien à réguler ? C’est bien pourquoi la présidence française se donne des ambitions nationales, pourrait-on nous répondre.

Deux objections. Premièrement, la distance entre les intérêts des parties prenantes est sans doute plus élevée au niveau international que national. Une prédiction bien connue de l’économie politique rappelle que plus les intérêts sont divergents, plus la probabilité d’atteindre un équilibre qui corresponde au plus petit dénominateur commun entre les différentes positions est élevée : saurions-nous en contenter ?. Deuxièmement :et si un certain degré d’hétérogénéité réglementaire était le grain de sable que tout le monde cherche pour ralentir la finance transnationale, comme l’affirme Dani Rodrik (Harvard University) ?

Probablement, avant de tenter d’affirmer une forme encore difficile à cerner de souveraineté internationale, il serait bon de réaffirmer la souveraineté nationale par une politique industrielle et réglementaire de la finance.

Dr. Angelo Riva
Professeur d’Economie